Le frontispice de Rémy de Gourmont

Le frontispice de Rémy de Gourmont

Nous reproduisons ici un très joli texte introductif au petit Livret de l'Imagier, publié en 1920 aux éditions du Sagittaire.

Un texte qui parle - bien évidement - de livres. Tout en témoignant avec mélancolie de l'éclipse progressive de l'artisanat, du travail de la main et de l'esprit, au profit des simulacres qui, désormais, envahissent notre moderne quotidien. 

Ce texte fut notre premier contact avec l'une des plus belles âmes du Mercure de France

Frontispice

"Ne fût-ce en celle-ci, ou bien en celle-là, ou même en cette autre, parmi les très antiques bibliothèques d'on ne sait quels Là-bas – les très antiques bibliothèques, autrefois parcourues et, voracement, grignotées ? …

Quand et où courbant nos dos sur des rampes, fleuries de cauchemardantes horticultures en pierre grise – avions-nous gravi les longs  escaliers, qu'on ne se rappelle qu'à peine, spiroïdaux ainsi que des tire-bouchons, et quand et où heurtant nos coudes et ns genoux aux folles sculptures des plinthes, aux allégoriques grimaces frissonnantes en les frises – avions-nous suivi les corridors étroits et froids et obscurs et qui – vraisemblablement – nous menèrent (sans doute par des porches bas) en de bien oubliées petites salles innombrables endormies sous des voûtes, et mal éclairées par les verrières de rares ogives, et toutes remplies de silence, de renfrognement et de grimoire ? …

Et, alors, dans ces petites salles voûtées où, peut-être, flottait éternellement une fade odeur de rêve desséché, parmi ces bouquins entassés selon un ordre méthodique et morne le long de murailles, jusqu'aux architraves, qui donc, quel providentiel savantas à lunettes rondes en corne, à perruque et à culotte, eut l'adorable lubie de nous révéler les rayons des merveilleux manuscrits où, entre missels dorés et enluminés comme de belles dames, il nous arriva (on croit se le remémorer) de découvrir (ne fallut-il pas, bien que cela se passât ainsi ?) ce petit livre sali, jauni, crasseux, fripé, corné, sans somptueuse reliure et sans miniature, ce petit livret qu'évidemment nous prîmes, à première vue, pour l'aide mémoire familier et de poche de quelque pauvre jongleur.

Pourtant, ce n'était point cela, point le portatif guide-âne d'un chanteur ambulant, d'un héroïque râcleur de rebec, et ces feuillets contenaient (on l'affirmerait quasiment) une œuvre, certes, moins précieuse que la moindre épopée du dernier trouvère, mais aussi, avons-nous cru plus rare, et, qui sait ? plus curieuse : l'album de voyage d'un de ces artisans qu'il faut bien appeler sublimes, d'un de ces glorieux Imagiers, tailleur de pierres ou colorieur de fresques, enlumineur de parchemins ou orfèvre, ciseleur ès-métaux ou peintre de verrières, sculpteur de chêne et d'érable ou  tisserand de trames de haute-lice qui, bien que déjà, hélas ! vivant en pleine Renaissance, avait pourtant conservé dans son cœur la foi tenace du Moyen-Âge, l'ardent spiritualisme de l'art gothique, la haine du matérialisme et du classique pastichisme de la nouvelle École ! Sur ce petit cahier de vélin, chaque jour, au hasard des belles choses rencontrées, il consignait, le bon artisan, ses réflexions, ses rêveries, ses émotions, ses critiques, ses admirations. Il y notait, non point pour l'approbation d'un banal lecteur, mais pour lui, pour s'instruire et pour se rappeler, les visions suggérées, ses imaginations interprétatives, des observations techniques, ces mots d'énigme qu'on dérobe parfois aux chefs-d’œuvres et qu'on apprend jamais dans les Académies ! …

Et, vraiment, ne fût-ce pas de cette heure trouble et douce, en cette très vieille et très ressouvenue bibliothèque de Là-bas et d'autrefois, que nous prit la fantaisie  de nous métamorphoser pour quelques semaines, aujourd'hui, en ce pauvre Imagier du passé, - et puis, oubliant tout, doctrine, philosophie, esthétique, science, théories, de pieusement rechercher, parmi les usines et les casernes du maintenant, les débris méprisés des choses qu'il aimait, lui, pour, nous aussi, avec sa naïve émotion de bon artisan, noter sur un livret pareil au sien, nos réflexions de dociles écoliers devant les chers rêves éternisés des magistraux ancêtres de ces âges si péremptoirement défunts ? …"

Remy De Gourmont

Le Livret de l'Imagier

(Paris, éditions du Sagittaire, 1920)

 

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