Le Tour du Monde d’Édouard Charton : une aventure éditoriale et artistique du XIXᵉ siècle
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Le Tour du Monde d’Édouard Charton : une aventure éditoriale et artistique du XIXᵉ siècle
Fondé en 1860 par Édouard Charton, Le Tour du Monde constitue l’un des projets éditoriaux les plus ambitieux du XIXᵉ siècle, mêlant exploration, savoir scientifique et illustration de haut niveau. Grâce à la collaboration d’écrivains, d’explorateurs et surtout de grands artistes, la revue a durablement marqué l’histoire de la presse illustrée.
Édouard Charton et son projet humaniste
Journaliste, homme politique (il est notamment préfet de Seine-et-Oise en 1870, élu républicain de l’Yonne en 1871), Édouard Charton (1807–1890) est également fondateur de plusieurs périodiques d'importance. Tel le Magasin pittoresque (qui paraît sous forme de fascicules à partir de 1833) ou l’Histoire des voyageurs anciens et modernes (entre 1855 et 1857). C'est en continuation de ce dernier qu'il fonde Le Tour du Monde, publié chez Hachette et conçu comme un outil de diffusion du savoir à destination d’un public cultivé, mais non spécialiste. L'ambition de Charton est de faire découvrir les peuples, les paysages et les cultures du monde à travers des récits authentiques, rédigés par des voyageurs contemporains, tout en s’appuyant sur une iconographie rigoureuse et expressive.
Charton insiste sur la qualité des textes et des images, convaincu que l’illustration est un langage universel capable de compléter et d’enrichir le récit écrit. À partir de 1895, Le Tour du monde, nouveau journal des voyages devient Le Tour du monde, journal des voyages et des voyageurs : les gravures font place à la photographie.

L’illustration au cœur du succès du périodique
À une époque où la photographie n’est pas encore pleinement intégrée à la presse, Le Tour du Monde repose presque exclusivement sur la gravure sur bois. Les images sont réalisées à partir de croquis rapportés par les voyageurs ou d’observations indirectes, puis interprétées par des artistes de renom.
Parmi les illustrateurs les plus importants ayant collaboré au périodique, on peut citer :
Édouard Riou (1833–1900)
Illustrateur majeur du XIXᵉ siècle, Édouard Riou est l’un des piliers graphiques du Tour du Monde. Son trait précis et narratif se prête particulièrement bien aux paysages lointains, aux scènes de voyage et aux représentations ethnographiques. Il collaborera également avec Jules Verne, ce qui témoigne de son rôle central dans l’imaginaire de l’aventure.
Léon Benett (1839–1916)
Spécialiste des scènes exotiques et des grands espaces, Léon Benett apporte au périodique des images dynamiques, souvent spectaculaires. Ses compositions mettent en valeur l’action, les expéditions et les moments dramatiques des récits de voyage.
Émile Bayard (1837–1891)
Connu pour son sens du détail et son expressivité, Émile Bayard contribue à de nombreuses illustrations du Tour du Monde. Il excelle dans la représentation des figures humaines, des costumes et des scènes de la vie quotidienne, donnant une dimension très vivante aux récits.
Gustave Doré (1832–1883)
Bien que sa collaboration soit plus ponctuelle, Gustave Doré apporte au périodique son style puissant et dramatique. Déjà célèbre pour ses illustrations littéraires, il renforce le prestige artistique du Tour du Monde par la force évocatrice de ses gravures.
Autres artistes notables
Le périodique fait également appel à des illustrateurs tels que Théodore Weber, Jules Noël, ou encore Foulquier, contribuant à une grande diversité de styles tout en maintenant une exigence de qualité constante.
Une vision du monde entre science et imaginaire
Les textes sont des récits de voyage ou des comptes rendus d'expéditions. On y croise Darwin, Élisée Reclus ou John Franklin (le cartographe de près des deux tiers de la côte nord de l'Amérique). S'y trouvent relatés la conquête du Pôle Sud ou la découverte des sources du Nil.
Les illustrations du Tour du Monde ne sont jamais purement décoratives. Elles documentent autant qu'elles illustrent (très richement) le texte. Paysages grandioses, monuments antiques, scènes de chasse, cérémonies locales ou portraits de populations : chaque image participe à la construction d’un savoir visuel.
Cependant, ces représentations reflètent aussi les limites de leur époque. Le regard porté sur les peuples non européens est souvent empreint d’exotisme et d’une vision ethnocentrée, volontiers coloniale, aujourd’hui analysée avec un regard critique par les historiens.
Publié de 1860 à 1914, Le Tour du Monde a contribué à façonner l’imaginaire du voyage et de l’exploration. Il a influencé la littérature, la presse illustrée et même l’enseignement de la géographie. Aujourd’hui encore, ses volumes reliés sont recherchés pour la beauté de leurs gravures autant que pour la richesse de leur contenu.
Œuvre collective portée par Édouard Charton, Le Tour du Monde est un exemple remarquable de collaboration entre science, récit et art. Grâce à des illustrateurs de premier plan comme Édouard Riou, Léon Benett ou Émile Bayard, le périodique a offert à ses lecteurs un véritable voyage visuel et intellectuel.
Feuilleter Le Tour du Monde, c’est explorer le XIXᵉ siècle dans toute sa curiosité, son audace et ses contradictions. Un monde dessiné avant d’être photographié, rêvé autant que décrit.
Quelques exemplaires du Tour du Monde disponibles à la Librairie Hic Sunt Dracones