De la délicatesse en bibliophilie
Share
Même si notre temps nous porte volontiers à nous saisir des choses avec la désinvolture moderne du contemporain coincé dans les éphémères exigences de son présent : on ne manipule pas un livre d'intérêt comme on le ferait d'un quelconque paquet de lessive dans le rayonnage d'une quelconque supérette.
Voici ce que Maître Rouveyre avait à dire sur le sujet :
« On prend ordinairement le livre par la tête, le haut du dos, et on l'attire brusquement à soi par la tranchefile. La première fois, on ne s'aperçoit de rien, mais l'opération étant répétée, la tranchefile finira par rester en main, le haut du dos sera éraillé ainsi que les coins qui auront été porté contre le fond de la tablette supérieure. Au contraire, il faut écarter avec soin les livres de droite et de gauche, soulever avec le bout du doigt la base du livre que l'on veut avoir et l'attirer vers soi en le prenant par le milieu. De la sorte, le livre glissera et sera attiré, sans effort, hors de la tablette. D'autres prennent des deux mains un livre relié, serrent bien chaque plat et l'ouvrent brusquement... la couture intérieure ou le dos sont brisés. Le livre jouera, il remuera de droite à gauche, des cahiers s'enlèveront, des pages s’envoleront ; le seul remède est de faire relier le livre à nouveau.
Si, on contraire, le livre a été ouvert sans produire de pesée sur les couvertures et en laissant glisser les plats à mesure que l'ouverture se développe, la brisure ne se produira pas. Voici ce que M. Darche écrivait à ce sujet sans son Essai sur la lecture : « C'est chose digne de pitié, de voir certains lecteurs tenir leur livre d'une main par le milieu ou le poser sur les genoux sans y toucher, quitte à le ramasser s'il vient à tomber, ou sur une table un peu trop malpropre, ou bien encore, ce qui abîme le livre, le poser sur la table, avec l'un des coudes appuyés sur les feuillets d'un côté du livre et l'autre de l'autre côté : d'où il arrive que l'on fatigue beaucoup les reliures, si toutefois on n'en brise pas les ligatures ! Tout livre, dès qu'il est admis dans notre intimité, a un droit acquis à notre estime, à notre affection et à notre respect. Or, ce n'est point estimer, ni affectionner, ni respecter un livre que de le tenir si mal. »
Qu'on se le dise !
Extrait de Connaissances nécessaire à un bibliophile d’Édouard Rouveyre (Paris, Rouveyre, 1899)