Six poèmes du XVe siècle : le Débat de deux demoiselles

Six poèmes du XVe siècle : le Débat de deux demoiselles

Au fil de nos trouvailles, nous partagerons ici certains de nos enthousiasmes, de nos coups de cœur ou de nos étonnements, à propos d'ouvrages que plus personne ne lit depuis longtemps. 

Un peu partout, d'aucuns se font promoteurs d'auteurs vivants. Nous le serons d'auteurs morts. Chacun se fait le prescripteur de ce qu'il peut !


"Le Débat de deux demoiselles, l'une nommée Noire, et l'autre Tannée, suivi de la vie de Saint-Harenc, et d'autres poésies du XVe siècle, avec des notes et un glossaire"

 Paris, F. Didot, 1825

Imprimé par Firmin Didot en 1925 et tiré à peu d'exemplaires, ce recueil de 175 pages contient 6 poèmes rares, datés du XVe. Chaque poème est suivi de notes qui éclairent les passages les plus ardus.

Au sommaire :

-Le Débat des deux demoyselles, l'une nommée la Noire et l'autre la Tannée

Dialogue en octosyllabes entre deux femmes (dont on ignore le nom : elles ne sont désignées que par la couleur de leur robes). L'une, non mariée, se languit d'un cavalier, homme accompli mais lointain, qui l'ignore. L'autre, mariée, étouffe de s'être liée à un homme jaloux. Toutes deux se disputent l'honneur d'être la plus malheureuse. Désireuses de trancher, elles nomment chacune une princesse pour juger de leur cas. Le poème s'achève avant d'avoir le résultat du jugement.

« Mes Dames, i'aporte nouuelles

De deux femmes, cointes et belles,

Qui se sont à vous raportées,

Pour juger vray de leurs querelles,

Pour ouir leurs plaintes mortelles,

En escript les ay apportées. »

L'une des rarissimes copies de ce manuscrit sera achetée par Ambroise Firmin-Didot (le fils de Firmin, éditeur de l'ouvrage dont il est ici question) en 1869, à la première vente du baron Pichon. Il sera revendu en 1878 à la vente Didot (en même temps que sa fabuleuse bibliothèque). Il est désormais conservé à la Bibliothèque Nationale de France (Rothschild 2798 (432 c) [I, 6, 17]).

-La Vie de Saint Harenc, glorieux martyr ; et comment il fut pesché en la mer et porté à Dieppe.

Sermon joyeux en vers octosyllabes, amusant en ce qu'il décrit de sort des harengs (du filet à l'assiette, avec les recettes) sous la forme d'un genre d'hagiographie piscicole :

« Il y en a de deux manières,

L'un est sor et l'autre est blanc,

Et si en a de bien puant,

Car on dit tout communément,

En ung prouerbe bien souvent,

Se hareng put, c'est sa nature ;

Si fleure bon, c'est auerture »

-Le Débat et procès de Nature et Jeunesse, à deux personnages

Toujours en vers octosyllabes : le dialogue entre la personnification de la Nature et celle de la Jeunesse.

« Tu n'as qu'un soir et ung matin

Comme la fleur de l'aubespin,

Qui flouritst huy, demain flétrie. »

-Le Débat du corps et de l'âme, et la vision de l'ermite

Poème en alexandrins, dans lequel le corps et l'âme d'un ermite (autrefois un homme de grande extraction) s'expliquent.

« Et dolent corps, dit l'âme, quel es tu deuenu ?

Tu estois deuant hier pour sage homme tenu,

Deuant toi s'inclinoit le grant et le menu

Or es soudainement à tresgrant honte venu, »

Où sont tes grans maisons et tes grans édifices,

Tes chatealx et tes tours faictes par artifices,

Tes gentils escuiers mis en divers office ? "

-Complainte de trop tard marié

Tout est dans le titre. Chacun aura son avis sur la conclusion de ce poème :

« Gallans, plaignez le temps perdu :

Mariez-vous, si serez sages,

Trouué me suis bien esperdu,

Commettant naturels ouvrages,

I'ai passé maintz diuers passages

Que ie n'auoie point le regard,

Car marié me suis trop tard. »

-Le Débat du vin et de l'eaue

Joli texte en octosyllabes. Notre préféré de cet ouvrage : alors qu'un bon homme soupe, il lui prend l'idée de mêler de l'eau à son vin. Mal lui en prend : le pichet tombe à terre, le vin se met en colère et commence une dispute avec l'eau :

« Je suis gardé en grans vessaulx ;

En queus, en muys et en tonneaulx ;

Tu cours partout comme une folle :

On laue en toi les boyaulx

Et les trippes de ces pourceaulx :

Tu es pleine de boe molle

Qui se prend aux mains comme colle »

Au XVe siècle, ce « texte à boire » faisait partie de la tradition orale des Goliards, clercs itinérants qui avaient pour habitude de fréquenter les tavernes. Il faisait également partie d'un des premier ouvrages imprimés traitant du vin, imprimé vers 1515.

Il s'agit en outre du seul texte de cet ouvrage où l'auteur soit indiqué. Et encore ne l'est-il que de manière discrète, en acrostiche des derniers vers : Pierie Japes


Suit un glossaire alphabétique de 26 pages, proposant une définition de certains termes, justifiés par l'étymologie.

"Le Débat de deux demoiselles, l'une nommée Noire, et l'autre Tannée, suivi de la vie de Saint-Harenc, et d'autres poésies du XVe siècle" est un joli recueil de textes rares, qui n'ont quasiment pas été réimprimés. Une plongée dans les préoccupations des vivants du XVe siècle (la fuite du temps, les vicissitudes de l'amour, la bonne chère..), qui n'étaient guère différentes de celles des vivants de notre temps.

 

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