Livres aux pages non coupées :  une pratique issue de l’art typographique

Livres aux pages non coupées : une pratique issue de l’art typographique

Quelques considérations sur les livres aux pages non coupées

Il nous arrive parfois d'avoir à justifier une "curiosité" que les amateurs néophytes interprètent volontiers comme un genre de défaut de fabrication : les livres aux pages non coupées. Voici donc un petit topo sur cette pratique à ce point oubliée, qu'aux yeux du consommateur moderne, elle en devient louche !

Une pratique issue de l’art typographique

Jusqu’au XIXᵉ siècle, la fabrication des livres reposait sur l’impression de grandes feuilles pliées en "cahiers". Ces plis n’étaient pas systématiquement rognés lors de la reliure, laissant les feuillets solidaires sur un ou plusieurs côtés. Ce travail inachevé n’était pas une négligence : sous l'Ancien Régime, le livre était souvent vendu sous une "couverture d'attente", en simple papier, le plus souvent muet (sans indication de titre ou d'auteur imprimée dessus). Un habit modeste, mais normalement provisoire, puisque le livre était supposé être ensuite confié à un relieur, qui avait alors besoin de l'intégralité des marges du corps d'ouvrage afin de procéder à sa reliure.

L'usage perdura jusqu'aux débuts de l'industrialisation des procédés de fabrication (avec l'invention du massicot au milieu du XIXᵉ siècle), jusqu'à disparaître presque totalement, avec la généralisation du livre de poche et l'abandon de l'impression en cahiers.

Pages non coupées et valeur d’un ouvrage

Contrairement à une idée reçue, un livre aux pages non coupées n’est pas nécessairement plus précieux, mais il peut toutefois l’être, selon le contexte. Pour certaines éditions anciennes, des pages restées intactes indiquent que l’ouvrage n’a jamais été lu, ou du moins jamais entièrement. Cette caractéristique peut accroître son intérêt pour le collectionneur, notamment lorsqu’il s’agit d’éditions originales ou de tirages limités.

À l’inverse, un exemplaire dont les pages ont été soigneusement ouvertes au coupe-papier, sans déchirure ni rognage excessif, peut être tout aussi recherché. En bibliophilie, la qualité du geste compte autant que le geste lui-même : quel désastre que ces livres anciens aux marges sauvagement séparées par quelque instrument inadéquat (voire par un doigt) !

Le coupe-papier : outil et symbole

Le coupe-papier n'était alors pas qu'un simple accessoire. C'était parfois une objet d’art à part entière, parfois en ivoire, en argent ou en bois précieux, qui accompagnait le bibliophile dans ce rituel : être le premier à dévoiler le texte d'un ouvrage, en pleine conscience de l’irréversibilité du geste.

Un coupe-papier maladroit peut diminuer la valeur d’un livre. Un geste net et discret, au contraire, respecte l’intégrité de l’exemplaire.

Un héritage toujours vivant

Aujourd’hui encore, certaines maisons d’édition (Corti ou Piazza, par exemple) et ateliers artisanaux proposent des ouvrages volontairement non rognés, renouant avec une tradition bibliophilique exigeante. Ces livres s’adressent à des lecteurs-collectionneurs, attentifs au papier, à la typographie, à la reliure, et à cette frontière subtile entre l’objet intact et l’objet vécu.

Les pages non coupées rappellent que, pour le bibliophile, un livre n’est jamais un simple support de texte, mais une œuvre complète, faite de matière, de gestes et de silence (et d'un peu de délicatesse !)

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