Gaston Couté, la voix indocile des humbles
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Longtemps rangé dans les marges, comme on le fait parfois des voix trop libres, Gaston Couté (1880-1911) est l’un des poètes les plus vibrants de la France du début du XXᵉ siècle. Poète de la colère et de la tendresse, chansonnier libertaire, antimilitariste farouche et chroniqueur du monde ouvrier et paysan, il a écrit avec le cœur à nu. Et souvent le poing serré.

Un enfant de la Beauce devenu poète
Né à Beaugency en 1880, en lisière de la Beauce, Gaston Couté grandit dans un milieu modeste. Après de courtes études au lycée d'Orléans et un emploi d'auxiliaire à la Recette générale des impôts, il commence à publier ses premiers textes dans des publications locales. Son origine rurale marque profondément son œuvre. Là où d’autres idéalisent la campagne, les poèmes de Couté montrent la fatigue des corps, la dureté du labeur, l’injustice sociale.
Monté à Paris au tournant du siècle (alors qu'il n'a pas 20 ans), il fréquente les cabarets, les brasseries et les cafés concerts (notamment aux Aux Quat'z arts, au Conservatoire de Montmartre au Pa-Cha-Noir...), les cercles anarchistes, les journaux satiriques. Bien qu'ayant acquis une certaine notoriété parmi les chansonniers de Montmartre, il vit pauvrement, endurant la bohème parisienne. Il tourne également en province, à Issoudun ou Châteauroux. Mais bien qu'il l'ignore, le temps lui est compté.
"À la clarté des soirs sans voiles,
Regardons en face les cieux ;
Cimetière fleuri d'étoiles
Où nous enterrerons les dieux.
Car il faudra qu'on les enterre
Ces dieux féroces et maudits
Qui, sous espoir de Paradis,
Firent de l'enfer sur la « Terre » !... "
(La Paysanne)
La vie brève d'un gâs qu'a mal tourné
Car Couté est de ceux qui brûlent la vie par les deux bouts. Miné par la misère, l’alcool et la maladie (la tuberculose), il meurt en 1911, à seulement 31 ans. Il est enterré à Meung-sur-Loire, près d'un donjon où, quelques siècles plus tôt, François Villon rongea son frein. Couté y a sa statue, en dépit du ridicule que, de son vivant, il accordait à ces démonstrations de vanité posthume :
"Tu s'ras tout seul, tout dret, tout raide
Au mitan de c'te grand' plac' fréde,
Coume un gas mort un' deuxième fois."
(Discours du traîneux)
Longtemps, son œuvre reste confidentielle, transmise par les cercles militants, des chanteurs, des passionnés. Romain Guignard, éditeur de Le Reflet dans les années 1920 et pionnier parmi les ouvriers ayant travaillé à la mémoire de Couté, écrivait à son propos :
"Arthur Rimbaud, Tristan Corbière, Gaston Coûté : un départ triomphal, des promesses éblouissantes, et le naufrage. Notre société démocratique, utilitaire et mercantile est marâtre aux intellectuels indépendants, aux poètes qui ne produisent pas de la matière."

Aujourd’hui encore, en dépit des nombreux artistes qui l’ont fait revivre (Gabriel Yacoub, Marc Ogeret, Bernard Lavillier...), il demeure largement méconnu du public. Sans doute par l'effet du patois si cher à Couté, avec lequel le lecteur moderne rechigne si sottement à se colleter (il suffit pourtant souvent de lire ses poèmes avec l'oreille, à haute voix, pour en saisir le gros du sel) :
"O mon bieau p'tit ch'min gris et blanc
Su' l'dos d'qui que j'passe !
J'veux pus qu'on t'serr' comm' ça les flancs,
Car moué, j'veux d'l'espace !
Ousqu'est mes allumett's?... A sont
Dans l'fond d'ma pann'tière...
Et j'f'rai ben r'culer vos mouéssons,
Ah ! les mangeux d'terre !..."
(Les Mangeux de terre)
En 1976, les éditions du Vent du ch'min publient l'intégralité des textes de Couté. Quatre volumes, auxquels s'ajoute un cinquième en 1980 (poèmes retrouvés, témoignages, documents et photographies), ainsi qu'un petit volume de glossaire éclairant certains termes de patois employés par l'auteur.
Une poésie qui mord et qui pleure : libertaire !
Ce qui frappe chez Couté, c’est le mélange constant de violence et de compassion. Sa langue est crue, directe, populaire, mais jamais gratuite. Elle sert un regard aigu sur la société : exploitation des ouvriers, misère paysanne, hypocrisie bourgeoise, absurdité de la guerre, oppression morale. Proche des milieux anarchistes, Couté se méfie de toutes les autorités : l’État, l’Église, l’Armée, les patrons. Sa poésie est profondément politique, mais jamais théorique. Elle part du vécu, du quotidien, de la chair.
Dans des poèmes comme “La chanson d’un gâs qu’a mal tourné”, “Les Gueux” ou “Le mauvais chemin”, Couté donne la parole aux sans-voix. Il écrit souvent en patois beauceron ou en français oral, refusant la poésie “propre” et policée. Chez lui, la rime sent la sueur, le vin rouge et parfois le sang. Pas l'académie.
Mais Couté n’est cependant pas qu’un poète de la rage. Il sait aussi être d’une sensibilité désarmante. Certains textes évoquent l’enfance ("Sur un air de reproche"), l’amour, la solitude, avec une douceur presque fragile. C’est cette tension permanente entre révolte et humanité qui rend son œuvre si touchante.
Parce que sa poésie ne triche pas, parce qu’elle parle de dignité, de révolte, de fatigue et d’espoir, parce qu’elle rappelle que la littérature peut être vivante, incarnée, dangereuse même, la poésie de Gaston Couté est un cri vieux de plus d’un siècle, qui n’a rien perdu de sa force.