Être colporteur au XVIIIe siècle : le cas parisien

Être colporteur au XVIIIe siècle : le cas parisien

À pied, à cheval ou parfois en charrette, il parcourt les villes, les routes et les villages pour distribuer ses ballots d'almanachs, de livrets religieux ou de chansons populaires, : le colporteur de livres constitue une figure singulière du commerce sous l'Ancien Régime. Alors que dans la France du XVIIIe siècle, la Libraire est plus que jamais perçue comme un « objet de police », ces marchands ambulants jouent un rôle décisif dans la diffusion des idées nouvelles, notamment celles des Lumières. Sous l’œil inquiet de l'administration royale... 

Le colporteur parisien : un libraire sans librairie, mais pas un commerçant sans commerce

L’article XII du règlement de 17231 interdit à quiconque de vendre des livres, sauf aux libraires officiels, dans les limites du quartier de l’Université. De même, l’article XLVII2 interdit à quiconque de tenir boutique s’il n’est pas membre de la Communauté. Seuls les colporteurs sont également autorisés à vendre certains imprimés.

À Paris, le règlement de 1723 fixe leur sort. Leur nombre est limité à 1203. Les 8 premiers (les plus anciens reçus) ont seuls le droit de vendre dans les cours du Palais. Les autres peuvent vendre leur marchandise par delà les rues et les faubourgs, dans « les lieux qu’ils trouveront les plus avantageux pour le débit ».

Nul ne peut se faire colporteur s’il ne sait lire et écrire, et s’il n’a pas été présenté par les syndic et adjoints au lieutenant général de police4. Les colporteurs doivent faire connaître leurs noms et adresses à la Chambre syndicale et aux commissaires des différents quartiers de Paris, sous peine d’interdiction de pratiquer leur commerce et de 50 livre d’amende.

Afin de discerner les colporteurs officiels des vendeurs de livres clandestins, ils sont tenus de porter une plaque de cuivre sur leur habit5. Mais surtout, il est interdit aux colporteurs de vendre des livres, des factums, des mémoires ou des libelles : ils ne peuvent (officiellement) débiter que des édits, des déclarations, des ordonnances, des arrêts et autres mandements de justice dont la publication aura été ordonnée, des almanachs, des tarifs, ainsi que de petits livres brochés et reliés à la corde ne dépassant pas 8 feuilles, imprimés avec privilège ou permission par les seuls imprimeurs de Paris, « le tout à peine de prison, de confiscation et de peine corporelle selon l’exigence des cas6. »

Le colporteur : vrp du libraire ?

Les libraires étant rapidement confinés dans le quartier de l’Université, il leur est nécessaire, afin d’élargir leur champ de vente, de recourir aux colporteurs pour vendre leurs livres directement aux particuliers. N’ayant que leurs jambes pour organiser leurs ventes, une partie des colporteurs parisiens livrent leur marchandise directement jusqu’à la porte de ceux qui ont commandé tel ou tel imprimé. Les risques d'entorses aux limites légales deviennent alors évidents.

Ne pouvant légalement tenir boutique, les ventes des colporteurs se déroulent la plupart du temps dans la rue, dans les théâtres, les cafés, les hôtelleries. Quelques-uns étalent leur marchandise dans la rue (ce qui n’est pourtant autorisé que sur le Quai des Augustins ou le Quai Conti, mais beaucoup s’entendent avec la police des rues, les archers et les sergents du guet afin de bénéficier d’une tolérance de leur part). Pour d’évidentes raisons de profit, les colporteurs préfèrent s’installer dans les endroits fréquentés par le grand public : le parc royal de Saint-Cloud, les jardins des Tuileries (comme nous le verrons dans l’exemple que nous citons plus bas), dans l’enclos du Temple ou dans le Palais Royal.

D’autres encore s’installent dans des lieux privilégiés : maisons appartenant au roi, à Monsieur, au duc d’Orléans, dans les collèges ou les maisons religieuses… Les officiers du syndic, pourtant habilités à le faire, n’osent évidemment pas s’y aventurer, de peur de s’attirer les foudres des princes et des grands7.

Le colporteur « sans qualité » : un vendeur de livre hors-la-loi...

Malgré l’apparente minutie des règlements, il existe également des colporteurs non-officiels, en général connus et tolérés par les autorités, et constamment surveillés et espionnés par la police. Jean-Pierre Belin8 signale ainsi que l'inspecteur de la Librairie Joseph d’Hémery (dont il nous faudra bien dire quelques mots un prochain jour tant il renseigne sur le commerce du livre de son temps) fait venir chez lui tout les ans, au printemps, tous ces « colporteurs sans qualité » vendant sous le manteau afin de noter leurs noms et leur adresses.

mais qui peut devenir l'auxiliaire du Pouvoir

Cette tolérance (conforme à l'idée de Malesherbes, qui considérait qu'il valait mieux tolérer les flux en gardant un œil dessus, plutôt qu'interdire et pousser le commerce vers une clandestinité et une opacité plus grandes) permet à l'administration de mieux connaître ces vendeurs illégaux. Et par conséquent de mieux les contrôler. Ils peuvent ensuite être utiles à la police, qui peut exiger leur collaboration lorsque des ordres exigent que la diffusion d’un ouvrage particulier soit freinée ou pour remonter une filière.

Les descentes de police s’avèrent alors d’autant plus efficaces. D’autant plus que les colporteurs irréguliers se spécialisent souvent en fonction des libraires chez lesquels ils s’approvisionnent : d’Hémery les range ainsi en quatre catégories : les premiers spécialisés dans les affaires jansénistes ; les second, dans le molinisme ; les troisièmes dans les « mauvais livres » et les libelles satiriques ; et enfin les derniers, dénués de spécialité et écoulant toute sorte de livres paraissant sans permission9.

Bref portait robot du colporteur parisien

Qui sont ces colporteurs ? Comment entrent-ils dans le métier ? Rares sont ceux qui deviennent clandestins par vocation « révolutionnaire ». Ce sont en général de pauvres gagnes-deniers qui décident eux même de prendre l’initiative, séduits par l’espoir de quelque gain. Le plus souvent, c’est par l’entremise de quelqu’un qu’on s’engage dans la distribution de textes prohibés, et l’embauche des distributeurs se déroule habituellement dans les lieux de la sociabilité urbaine : cabarets, magasins de marchands, cafés10

Ce sont parfois les auteurs eux-mêmes qui distribuent leur livre, comme le dénommé J. F. Ralec, cité par le Journal de d’Hémery :

« Le Petit Mentor philosophique ; dédié à M. D’onival, Contenant 104. sentences fort agréables et instructives que l’on tire avec l’épingle. Par J. F. Ralec, brochure in 16. de 108. imp[rimé]. sans p[ermission]. et distribuée à l’entrée du jardin des Thuilleries par l’auteur qui est une espèce de mendiant qui use de toutes sortes de ruses pour attraper le Public dans 20 passage des Thuilleries où il reste ordinairement.»

Faire commerce des contradictions de son temps

La condition de colporteur, comme celle d’auteur, est souvent précaire. Il est bien loin d’être un héros romantique, propagateur d’idées nouvelles brimé par l’autorité royale : il apparaît davantage comme un commerçant qui cherche avant tout à vendre ce qui se vend le mieux, et d’en tirer une subsistance souvent fort maigre.

La police du livre l’a bien compris. Intermédiaire culturel malgré lui, point de jonction entre l’imprimeur et le lecteur, le colporteur est avant tout la manifestation la plus flagrante du gouffre qui existe entre la réglementation de l’administration royale et la soif nouvelle de lire des parisiens du XVIIIe siècle.

Tout à la fois un chaînon (parfois interlope) du marché du livre, autant qu'élément permettant à la police du livre une surveillance plus efficace du marché, le colporteur incarne la nécessité de tolérance de l'administration, qui doit jongler entre rigueur des règlements et attentes du public. Cet écart fera naître une véritable « industrie du livre prohibé », permettant la subsistance d’un grand nombre de petits débiteurs. Principalement en Province, où la circulation des colporteurs était largement moins surveillée qu'à Paris.

En France, l'activité de colporteur de livres sera largement libérée de ses carcans légaux par la Révolution. Puis à nouveau surveillée par le pouvoir Impérial et celui de la Restauration. La disparition du colporteur de livres sera provoquée par l'appétit du public pour un nouveau format : le feuilleton diffusé dans la presse ou en livraisons, vers 1840.

... Mais ceci est une autre histoire !

 

NOTES
1 Claude Saugrain, Code de la librairie et imprimerie de Paris, Paris, imp. par Quillau, 1744, 526p. (pp.97-99)
2 Claude Saugrain, Cf. ibid., p.180
3 article LXXI. Cf. ibid., pp.243-243
4 article LXIX. Cf. ibid., p.123
5 article LXXIV. Cf. ibid., p.246
6 article LXXII. Cf. ibid., p.244
7 Nicole Hermann-Mascard, La Censure des livres à Paris à la fin de l’Ancien Régime (1750-1789), Paris, P.U.F., 1968, 147p ; (pp.97 et sq.)
8 Jean-Pierre Belin, Le Commerce des livres prohibés à Paris de 1750 à 1789, Paris, Belin frères, 1913, 129p. (p.82)
9 Suzanne Pillorget, Claude-Henri Feydeau de Marville, lieutenant général de police de Paris, 1740-1747, suivi d’un choix de lettres inédites, Paris, Pedone, 1978, 269p. (p.125)
10 Gudrun Gersmann, "Le Monde des colporteurs parisiens de livres prohibés (1750-1789)" in Roger Chartier et Hans-Jürgen Lüsebrink (dir.), Colportage et lectures populaires. Imprimés de large circulation en Europe. XVIe-XIXe siècles, Paris, I.M.E.C., 1996, 469p. (pp.37-47)
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