À propos des "Contes pour les bibliophiles" d’Octave Uzanne

À propos des "Contes pour les bibliophiles" d’Octave Uzanne

Au fil de nos trouvailles, nous partagerons ici certains de nos enthousiasmes, de nos coups de cœur ou de nos étonnements, à propos d'ouvrages que plus personne ne lit depuis longtemps. 

Un peu partout, d'aucuns se font promoteurs d'auteurs vivants. Nous le serons d'auteurs morts. Chacun se fait le prescripteur de ce qu'il peut !


À une époque où le numérique redéfinit notre rapport à la lecture (il suffira de lire le dernier rapport du CNL sur la lecture chez les jeunes pour s'en convaincre...), certains ouvrages anciens retrouvent une résonance bienvenue. 

C’est le cas de Contes pour les bibliophiliques, publié en 1895 par Octave Uzanne (1851-1931). Écrivain et bibliophile passionné (qui a contracté le virus auprès du Paul Lacroix, le fameux "Bibliophile Jacob", conservateur de la bibliothèque de l'Arsenal), ami des beaux esprit de son temps (Rémy De Gourmont, Barbey d'Aurevilly...), homme aux goûts résolument tournés vers le passé, Uzanne fut très actif dans le monde de la bibliophilie (il fonda la Société des bibliophiles contemporains, future Société des bibliophiles indépendants, et publia plusieurs ouvrages sur le sujet). Il écrivit également quelques fictions, dans lesquelles l'amour des livres est toujours présente. Les Contes pour les Bibliophiles en est un exemple.

Dans cet élégant recueil 12 textes tiré à 1030 exemplaires (1000 sur vélin et 30 sur Japon), Uzanne déploie une série de récits raffinés qui explorent l’amour du livre (et la sympathie pour ses amateurs) sous toutes ses formes. Entre ironie subtile et admiration sincère, Uzanne dresse le portrait de bibliophiles parfois obsessionnels, souvent excentriques, mais toujours profondément attachés à leur passion. À travers ces figures, il interroge le rapport entre matérialité et imagination, entre savoir et possession (notion éminemment liquide en ce qui concerne la chose bibliophilique, tant il est malaisé de savoir qui, du bibliophile ou du livre, "possède" l'autre...)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au sommaire :

-Un Almanach des muses de 1789 : sur l'étal d'un libraire des quais de Seine, le héros met la main sur un Almanach des muses de 1789. Les annotations figurant dans le pages dévoilent une part du passé du livre : être le trait d'union entre deux amants d'un temps d'avant les bouleversements de la Révolution et la Révolution Industrielle, un temps où la ville n'était pas encore une "ville de noires usines, de cheminées de briques crachant dans le ciel bleu des tourbillons de fumée salle, une petite ville jadis riante et gaie, parée d'un manteau de verdure et traversée par une petite rivière qui se contentait alors de faire tourner, en les lutinant au passage, les roues d'innocents moulins à farine, aujourd'hui une pauvre ville noircie, bruyante, respirant l'huile chaude et le charbon de terre, vouée au dur travail, secouée par les courroies de transmission, les chaudières, les pistons, haletant sous les griffes de fer su monstre moderne Industrie." Un texte résolument nostalgique. Cette dernière ne consistant pas pas uniquement à se perdre dans un passé idéalisé qui n'est plus, mais d'avantage à se remémorer ce que le passé avait de bon. Et contempler en face ce qui remplace désormais ce qui n'est plus.

-L'Héritage Sigismond : Raoul Guillemard, bibliophile en bois brut, convoite avec envie la collection d'un sien confrère enterré depuis peu. Malheur : le testament de ce dernier interdit à son héritière de disperser sa précieuse bibliothèque. Guillemard se résout à courtiser sournoisement l'héritière. Laquelle, retorse et vexée d'être réduite à un moyen de parvenir à la bibliothèque du défunt, se venge en accablant les livres des fléaux du bibliophile : les souris, l'humidité, et les xylophages. L'affaire finit mal. Pour tout le monde.

-Le Bibliothécaire van der Boëcken, de Rotterdam : Un soir, à l'occasion d'un salon d'amateurs de livres (et de soda-brandy), un amoureux de livres raconte l'histoire fantastique qui lui arriva : la rencontre, à Rotterdam, d'une sorte de vieux bibliothécaire fabuleux, aux « yeux polaires, comme l'imagination des hommes du nord en prête aux goules et aux vampires ». Les deux hommes se lient d'amitié, réunis par leur passion pour les « lourds bouquins en peau de truie, bardés de fer, de clous et d'agrafes ». Le curieux bonhomme s'avère une sorte de mage hypnotiseur, qui prédit l'heure exacte de sa propre mort. À l'heure prévue, il trépasse comme prévu, laissant son ami imaginer le bibliothécaire « hypnotisant Saint Pierre à la porte du paradis et prenant la direction de la grande bibliothèque des âmes angéliques »

-Un Roman de chevalerie franco-japonais : Le protagoniste rencontre un vieil ami, professeur de français au Japon. Ce dernier lui présente une connaissance rapportée de Yeddo : Ogata Ritzou, fils d'un daïmio de la province de Ksiou... et en même temps dernier descendant des très français seigneurs de Coucy. L'intéressé produit les preuves de ses affirmations, sous la forme de documents anciens liés à l'aventure d'un ancêtre chevalier français, emporté par les guerres et les aventures de la Hongrie au Sinaï, jusqu'au Japon. L'occasion de tisser des analogies entre art français et art nippon. Et de fomenter quelque complot pour récupérer le donjon des Coucy.

-Les Romantiques inconnus : la collection d'un défunt bibliophile est (encore une fois ! ) dispersée. Le protagoniste se remémore sa rencontre avec son ami trépassé. Et surtout avec la fabuleuse bibliothèque de ce dernier, qui comprenait une sélection de romantiques rares. Assistant à la vente publique dudit, et en revient « au logis plus fier qu'Artaban, ayant dans ma valise plus de trente volumes extravagants, ruisselants d'inouïsme, ténébreusement inconnus de tous », qu'il se plaît à agiter avec une vanité bien compréhensible sous le nez de ses confrères bibliophiles éberlués. Uzanne s'amuse ensuite à établir le catalogue inventé des ces livres fantasmés, suivant les nomenclatures savantes en vigueur. Le tout illustré par le toujours habile Robida. 

-Le Carnet de notes de Napoléon Ier : 1871, dans un Paris secoué par la Commune, un fédéré agonisant confie à un versaillais une prise prélevée dans le sac des Tuileries. Un livre précieux, qui s'avère être le carnet de note « manuscrit d'une horrible écriture irrégulière, tantôt fine et serrée, tantôt immense et tout en jambages formidables », de la main de Napoléon. Le journal révèle un empereur intime, amateur de fleurs (... et de pêche au goujon), aspirant « aux joies paisibles de la famille et de la nature ».

-La Fin des livres : Notre favori. Un groupe d'amis érudits discutent et imaginent ce que pourrait devenir le monde après eux. Lorsque vient le tour du narrateur de prendre la parole, il anticipe l'avenir du livre. Il prédit son remplacement par des machines enregistreuses de sons : « Je crois au succès de tout ce qui flattera et entretiendra la paresse et l'égoïsme de l'homme. » S'en suivra la fin des éditeurs : « l'auteur deviendra son propre éditeur, afin d'éviter les imitations et les contrefaçons ». Les écrivains laisseront la place aux narrateurs (le storytelling des créateurs de contenu n'est pas loin). Aux bibliothèques succéderont les phonotèques. Et aux bibliophiles les phonographophiles. Uzanne imagine également un procédé permettant à chaque potentiel auditeur d'accéder à l'audiolivre de son choix à son domicile, par l'intermédiaire de l'électricité. Avant d'en arriver au kinétographe « qui enregistrera le mouvement de l'homme et le reproduira exactement comme le phonographe enregistre et reproduit sa voix » (le brevet du kinétographe fut effectivement déposé en 1891). Et au final : la fin des livres : « Des mots !... des mots qui passent et qu'on ne lira plus. »

-Poudrière et bibliothèque : L'an II de la République, une paire de bibliophiles réfractaires au sens du temps s'entêtent à fréquenter l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, en dépit des projets révolutionnaires d'en faire un entrepôt à poudre. Le temps gagne le match, la bibliothèque finit mal : « longtemps encore après l'incendie, les épiciers du quartier se fournirent à bon compte de cornet pour leurs denrées ».

-L'Enfer du chevalier de Kérhany : sous prétexte d'un Fragonard, un bibliophile se fait inviter dans l'Enfer d'un compatriote érotomane. À la mort de ce dernier, le bibliophile hérite d'un partie de l'Enfer. Mais vivre vaut mieux de fantasmer, et le temps passant, il finit par s'en désintéresser, puis s'en débarrasser : « Livre et tableau, je l'avoue, ne m'ont point fait un grand vide ; la vie de certains hommes est trop remplie d’événements, de sensations pour qu'ils puissent regretter profondément le départ des choses qui firent partie de leur jeunesse. La possession de tout bibelot cesse vite d'être une joie pour devenir une vanité superflue. » Si l'objet de la passion peut s'éteindre, il n'en demeure pas moins que les grands passionnés demeurent de grands passionnants : « La mesquinerie et l'ignorance des hommes que l'on coudoie incessamment ne sert qu'à grandir dans notre esprit la valeur de ceux qui eurent le courage de leur originalité et qui s'en sont allés incompris, bafoués, ridiculisés par la multitude des imbéciles. »

-Les Estrennes du poète Scarron : variation érudite sur le thème des amours de Scarron et Françoise d'Aubigné, future Madame De Maintenon.

-Histoires de momies (récits authentiques) : 2 textes. Le premier met en scène un riche gentilhomme viennois, le compte de W***. Collectionneur, il entasse dans ses divers châteaux toutes sortes d'antiquités. Des pièces d'architectures. Des livres. Et puis la tête momifiée d'un soldat français, mort deux siècles plus tôt. Le collectionneur raconte l'histoire de sa morbide acquisition : lors d'une visite chez un antiquaire de Nuremberg.

Le second texte, La Momie Fatale, reprend quelques éléments du premier, pour former un récit qui n'est pas sans rappeler Le Roman de la Momie de Gautier.


L'ouvrage et richement illustré par Albert Robida (1848-1926), dessinateur ne fut pas le dernier de son temps à imaginer des représentations graphiques d'inventions techniques qui se concrétiseront bien après sa mort. Sensible à ce qui deviendra plus tard la science-fiction, il publie également en 1895 un roman, Le Vingtième Siècle : La Vie électrique, publié initialement dans les numéro de la revue La Science illustrée en 1891-1892, puis édité en format relié aux éditions La Librairie illustrée en 1892.

"Contes pour les bibliophiles"

Paris, Ancienne Librairie Quantin, 1895

Librairie Hic Sunt Dracones
Livres anciens et d'occasion

 

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