Conserver les livres anciens : quelques bonnes pratiques

Conserver les livres anciens : quelques bonnes pratiques

Conserver les livres anciens : quelques bonnes pratiques

Les reliures en cuir constituent l’un des éléments les plus emblématiques et les plus fragiles des livres anciens. Veau, maroquin, basane et parchemin ont été utilisés pendant des siècles pour protéger les textes, mais ces matériaux organiques sont particulièrement sensibles aux conditions environnementales et aux manipulations inadaptées. Une conservation rigoureuse est indispensable pour prévenir leur dégradation. Et permettre à nos collections de traverser le temps.

1. Identifier les matières et leurs vulnérabilités

En fonction des principaux types de cuir

  • Veau : souple, fin, très utilisé aux XVIIᵉ–XVIIIᵉ siècles, sensible à l’oxydation.
  • Basane : cuir de mouton, plus économique, fragile et très sujet au dessèchement.
  • Maroquin : cuir de chèvre, plus résistant, souvent utilisé pour les reliures de luxe.
  • Parchemin (peau non tannée) : très réactif à l’humidité et aux variations thermiques.

Mécanismes de dégradation

  • Oxydation acide du cuir : phénomène de red rot (« pourriture rouge », le cuir devient pulvérulent, poudreux et finit par se désagréger).
  • Dessèchement : fissures, cassures principalement au niveau des mors.
  • Humidité excessive : moisissures, déformation des plats.
  • Frottements : pertes de matière, abrasions des nerfs et coiffes.

Le papier

Les livres antérieurs au milieu du XIXᵉ siècle sont généralement composés de papier chiffon (lin, chanvre), relativement stable. Parfois, de petits points d'oxydation rougeâtres sont visibles dans l'épaisseur du papier : il s'agit de fragments métalliques intégrés à la matière pendant la fabrication du papier, qui se sont oxydés.

Les ouvrages postérieurs contiennent souvent de la pâte de bois, riche en lignine, sujette à l’acidification (et donc au brunissement et à la fragilisation du papier).

Les encres

Les encres ferrogalliques peuvent provoquer une corrosion du papier (migration des sels métalliques).

Les pigments organiques sont sensibles à la lumière et à l’oxydation. N'exposez pas un parchemin ou un page manuscrite dans un simple cadre en verre. A minima, opter pour un cadre avec verre anti UV qualité musée.

2. Conditions environnementales spécifiques aux reliures cuir

Température

Recommandée : 16 à 18 °C.

Une température élevée accélère la dégradation des tanins.

Humidité relative (HR)

Plage idéale : 45 à 55 % (c'est à dire un niveau d'humidité « standard » pour une habitation saine).

Une HR inférieure à 40 % cause le dessèchement du cuir. Avec une HR supérieure à 60 % : les risques de moisissures et de gondolement des plats et du papier augmentent.

La stabilité hygrométrique est cruciale : éviter toute fluctuation rapide.

Lumière

Le cuir est sensible aux UV : décoloration, durcissement. Opter pour un éclairage de ≤ 50 lux pour les ouvrages exposés. Proscrire la lumière directe du soleil (et celle de la lune...)

3. Stockage adapté aux livres reliés en cuir

Positionnement

Livres de taille standard : verticalement, soutenus par des serre-livres inertes. De manière générale, ne pas stocker les livres à plat, empilés (c'est s'assurer de leur déformation).

Reliures lourdes ou fragiles : à plat.

Ne jamais tirer un livre par la coiffe supérieure.

Mobilier

Étagères d'aplomb. Éviter le contact direct avec les murs extérieurs (en cas d'excès d'humidité ambiante, cette dernière se concentre souvent près des murs froids). Évitez de stocker vos livres trop près du sol (pour les mêmes raisons. C'est souvent par le bas d'un meuble que commencent les contaminations de moisissures.)

Laisser une circulation d’air minimale autour du meuble. Ne pas trop serrer les livres sur les étagères.

Protection individuelle des ouvrages

En cas d'utilisation de boîtes de conservation : employer du carton sans acide. Opter pour des chemises ou des jaquettes en papier permanent (papier destiné à la conservation des documents), mais proscrire les housses plastiques hermétiques (elles accélèrent l'altération des matériaux).

4. Manipulation et consultation

  • Mains propres et sèches (on n'utilise pas de gants : les livres sont faits pour être manipulés. Les gants réduisent le toucher : manipuler un livre avec des gants, c'est risquer de déchirer une page...)
  • Utiliser des coussins de lecture pour limiter l’ouverture des grands formats.
  • Ne jamais forcer l’ouverture d’un volume raide.
  • Aucun marque-page rigide, adhésif ou métallique !

5. Nettoyage et entretien des reliures cuir

Dépoussiérage

Fréquence : 1 à 2 fois par an.

Le dépoussiérage se fait à l'aide d'une brosse douce (à nettoyer régulièrement) ou mieux : d'un aspirateur HEPA (appareil pourvu d'un filtre à air haute efficacité, qui se trouve dans la plupart des magasins de bricolage), réglé à faible puissance. Ne pas utiliser un aspirateur domestique : en général, sa puissance ne se règle pas, et son filtre est insuffisant pour éviter la dispersion des éventuels spores dans le reste de la pièce.

Produits d’entretien : prudence absolue

Proscrire les graisses, huiles, cire d’abeille, lait nourrissant. De même que les produits « rénovateurs » du commerce de type « Baranne » ou autres produits de maroquinerie. Ces substances assombrissent le cuir, attirent les poussières et accélèrent l’oxydation.

Toute consolidation ou traitement doit être confié à un restaurateur.

6. La « pourriture rouge »

La pourriture rouge (red rot en anglais. Rien à voir avec le Bolchévisme...) se manifeste par une poudre brun-rouge, qui rend le cuir sec et pulvérulent. Sa prévention consiste en un contrôle climatique strict. Un livre altéré par la pourriture rouge peut être isolé dans une boîte, afin de ralentir son altération. Il faut alors éviter de trop le manipuler.

La stabilisation de la pourriture rouge nécessite des traitements non réversibles, à proscrire sans expertise : confiez votre livre à un restaurateur.

7. Infestations biologiques et moisissures

Insectes : les cuirs comme les papiers anciens sont très attractifs pour les insectes. On peut identifier l'insecte auquel on a affaire en examinant les dégâts qu'il occasionne : des galeries sinueuses pour les lépismes et les dermestes, de petits trous circulaires pour les vrillettes, de petits monticules de sciure ou vermoulure révélant l’existence d’insectes xylophages (qui mangent le bois)... La présence d'insectes est souvent révélée par la celle de cadavres d'insectes morts dans la pièce. En cas d’infestation d'un volume, il doit être immédiatement isolé.

Traitement recommandé : anoxie ou congélation contrôlée (professionnelle).

(Moralité n°1 : l'entomologie n'est pas l'amie des livres...)

Moisissures : les moisissures sont un des fléaux majeurs pour les livres. Elles se présentent la plupart du temps sous la forme de dépôts blanchâtres, qui évoluent en filaments duveteux. Les moisissures se nourrissent de la cellulose du papier, du collagène des cuirs et des parchemins, des colles employées dans les reliures anciennes. En cas de moisissure, ne jamais utiliser de désinfectants ou de produits fongicides du commerce.

Les spores responsables des moisissures sont naturellement présents dans l'air, il est illusoire d'espérer s'en prémunir totalement. La principale précaution à prendre pour éviter les moisissures sur les livres est de procéder à leur dépoussiérage régulier, et de contrôler avec attention la ventilation et l'hygrométrie de la pièce dans laquelle ils sont conservés.

C'est parfois à l'odeur que l'on détecte la présence de moisissures dans une bibliothèque...

Notons que les moisissures n'épargnent pas les reliures en toile : au contraire, ces dernières y sont particulièrement sensibles.

(Moralité n°2 : la mycologie n'est pas l'amie des livres...)

8. Restaurer ou conserver ?

La conservation préventive est toujours préférable à la restauration. Une restauration justifiée doit être minimale, réversible, documentée et réalisée avec des matériaux compatibles (cuirs tannage végétal, colles neutres...)

À proscrire absolument : le ruban adhésif (par pitié ! ), la colle blanche ou néoprène (qui est catastrophique), et de manière plus générale toute « réparation maison ».

En d'autres termes, confiez vos livres à des professionnels. Vos livres vont le rendront !

Les livres anciens en reliures cuir exigent une attention constante et des choix éclairés. Une atmosphère stable, un stockage adapté et l’absence d’interventions hasardeuses sont les meilleurs garants de leur longévité. La prévention est préférable à la restauration (et considérablement moins onéreuse). Conserver une reliure cuir, ce n’est pas la « rénover », mais ralentir l'action du temps.

Librairie Hic Sunt Dracones
Livres anciens et d'occasion
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