De la persistance des fantômes dans les vieux livres

De la persistance des fantômes dans les vieux livres

Un des aspects les plus émouvants de la vie d'un brasseur de vieux livres, consiste à collecter les bris de mémoire que les lecteurs de jadis ont oublié dans les pages de leurs bouquins. Ces marques-pages négligés forment souvent un genre de capsule temporelle intime, involontaire, la plupart du temps futile, mais pas toujours.

Lorsque ces trouvailles nourrissent quelque relation avec le livre qui leur sert de vaisseau à travers les âges, nous les y laissons. Dans le cas contraire, ou si l'ouvrage soit voué au rebut, nous les rangeons dans une boîte en fer blanc. Manière désuète de conserver encore un peu ce passé qui n'est pas encore totalement passé : ces artefacts en témoignent.

Petit inventaire à la Prévert des trouvailles de ces dernières semaines :

Des tickets de métro ou de tramway transitant sur des voies des années 30, des photos de lieux qui n'existent plus, des calendriers de jours abolis, des cartes à jouer orphelines depuis cinq générations, des images de vivants qui sont morts, des factures pour de la peinture ou des médicaments ou des coiffures parisiennes, des règlements d'école religieuse calligraphiés à la plume sur du papier Bible, le programme du baccalauréat à Poitiers en 1940, des lettres d'un soldat inconnu écrivant à sa fiancée restée au pays sur un autre continent, un mot manuscrit de maître Victor Hugo remerciant une journaliste pour un bon papier à propos de son Année Terrible, des images pieuses imprimées sur carton ou enluminant des peaux de chèvres, des billets pour des spectacles dont plus personne ne se souvient, des réclames pour actrices à jamais en devenir, des clichés sépia des colonies, des assignats et autres papier-monnaie hors circuit, des crobards sur des enveloppes de papier tabac, une photo de vacances à Baden-Baden peu après 1945, des formules cryptiques griffonnées par des fantômes d'alchimistes fous, trois pages d'un livre de comptes d'un serrurier sous Louis-Phillippe Ier, la démission de l'abbé de Saint-Mesmin en l'an de grâce 18 septembre 1477 couchée sur parchemin, des cartes de visite d'huissiers de justice, le passé noir et blanc des voyages avant la couleur, une liste de bibliothèque depuis longtemps dispersée au vent, des bons de souscription pour le prochain livre de Dumas, des bons de souscription pour les aveugles de 14-18, des mots d'enfants à leurs parents, des mots de vieillards à Dieu...

… Et puis aussi, parfois, des choses que la bienséance (ou simplement le droit) nous interdisent de montrer ici. Des choses que l'on aurait préféré ne pas voir (autant que les héritiers des anciens possesseurs des ouvrages en question...) 

Mais comme le temps qui file : les livres ont leurs histoires.

Librairie Hic Sunt Dracones
Livres anciens et d'occasion
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