Jean-Baptiste Clément : le temps des cerises

Jean-Baptiste Clément : le temps des cerises

Jean-Baptiste Clément est l'une des figures les plus emblématiques de la chanson populaire et du mouvement ouvrier français au XIXᵉ siècle. Chansonnier, journaliste, pamphlétaire et militant socialiste, il est surtout connu pour avoir écrit Le Temps des cerises, devenu après la Commune de Paris l'un des chants les plus étroitement associés à la mémoire de l'insurrection de 1871.

Jean-Baptiste Clément naît le 31 mai 1836 à Boulogne-sur-Seine, aujourd'hui Boulogne-Billancourt. Issu d'un milieu lié au travail manuel (son père était un meunier cossu), Clément se tourne relativement tôt vers la littérature, le journalisme et la chanson. La Butte Montmartre le consacre très vite homme de lettre. Dans la France du Second Empire, il se fait remarquer par des textes à caractère politique et social. Son opposition au régime de Napoléon III lui vaut des poursuites et contribue à faire de lui un militant surveillé et réprimé par le pouvoir.

Chansonnier... et communard !

La chanson constitue pour Clément bien davantage qu'un divertissement : elle est un moyen de toucher un public populaire et de diffuser des idées politiques. Son œuvre s'inscrit ainsi dans une longue tradition de chanson sociale et contestataire qui joue un rôle important dans la culture politique du XIXᵉ siècle.

"Mais pour que la chanson accomplisse don œuvre de propagande salutaire et émancipatrice, il faut au moins qu'elle soit au diapason des idées modernes, et, je dirai plus, qu'elle pressente l'avenir et le prépare." (J.-B. Clément, Chansons, Paris, Georges Robert et Cie., 1885)

La célébrité de Jean-Baptiste Clément repose avant tout sur son texte Le Temps des cerises. Contrairement à une idée longtemps répandue, cette chanson n'a pas été écrite pendant la Commune de Paris : Clément en écrit les paroles en 1866. La musique est composée par Antoine Renard en 1868.

L'association de cette célèbre chanson à la Commune s'explique par le destin personnel de son auteur. Lorsque la Commune éclate en mars 1871, Clément est déjà un militant révolutionnaire engagé. Il prend part à l'expérience communarde et se trouve directement impliqué dans les événements qui secouent Paris au printemps 1871.

La Commune, qui gouverne Paris du 18 mars au 28 mai 1871, représente pour Clément la possibilité d'une transformation sociale et politique fondée notamment sur la participation populaire et la défense du monde ouvrier :

"Pauvre peuple, on te méprise et l’on te mitraille… […] Étant le nombre, tu serais la force, le maître si tu voulais ; mais tu n’es rien, parce que tu es l’ignorance, la crédulité et l’insouciance." (Cri du peuple, 27 février 1871).

Quelques années plus tard, dans son recueil de chansons publié par l'imprimerie Georges Robert & Cie. en 1885, Clément dédie Le Temps des Cerises à une femme qu'il avait rencontrée pendant les combats de la Semaine sanglante, qu'il désigne sous le prénom de Louise, « l'ambulancière de la rue de la Fontaine-au-Roi » :

"Qu'est-elle devenue ? A-t-elle été, avec tant d'autres, fusillée par les Versaillais ? N'était-ce pas à cette héroïne obscure que je devais dédier la chanson la plus populaire de toutes celles qui contient ce volume ?"(J.-B. Clément, Chansons, Paris, Georges Robert et Cie., 1885)

C'est cette dédicace et la mémoire de la Commune qui contribuent à transformer une chanson d'abord lyrique en symbole du mouvement ouvrier et du souvenir des communards.

Clément participe aux combats de la Semaine sanglante, lorsque les troupes du gouvernement de Versailles reprennent progressivement la capitale. La barricade de la rue de la Fontaine-au-Roi, où combattent notamment Clément, Eugène Varlin et Théophile Ferré, tombe le 28 mai 1871. Cette expérience marque profondément son œuvre. À la différence du Temps des cerises, sa chanson La Semaine sanglante est directement inspirée par les événements de la Commune. Clément y évoque les combats, la répression et l'espoir de voir un jour disparaître les injustices sociales. Les ressources consacrées à la Commune présentent cette chanson comme l'une des œuvres directement issues de son expérience des derniers jours de l'insurrection :

"On traque, on enchaîne, on fusille

Tout ce qu'on ramasse au hasard :

La mère à côté de la fille,

L'enfant dans les bras du vieillard.

Les châtiments du drapeau rouge

Sont remplacés par la terreur

De tous les chenapans de bouge,

Valets de roi et d'empereur."

(J.-B. Clément, La Semaine Sanglante)

L'exil et la poursuite du combat politique

Après l'écrasement de la Commune, la répression contraint de nombreux communards à l'exil. Clément quitte lui aussi la France et poursuit son activité militante.

Même après la défaite de 1871, Clément demeure une figure active du mouvement socialiste et participe à la diffusion des idées ouvrières.

"Ah ! Il est temps, ce me semble, que nous ayons un peu plus le sentiment de la famille et que le peuple comprenne qu'il ne doit plus faire de ses enfants de la chair à produire pour les capitalistes et de la chair à canon pour les politiciens !" (J.-B. Clément, Chansons, Paris, Georges Robert et Cie., 1885)

Dans les années suivantes, il intervient dans les milieux ouvriers et socialistes, notamment par ses écrits, ses conférences et ses chansons. Son activité contribue à maintenir la mémoire de la Commune alors que les communards sont encore largement réprimés et que la République française demeure profondément divisée sur l'héritage de 1871.

En 1884, il se rend notamment dans plusieurs villes françaises, dont Châtellerault, Angoulême et Poitiers, pour rencontrer des ouvriers et diffuser ses idées. En 1890, il participe à Châtellerault au congrès de la Fédération des travailleurs socialistes de France.

Un auteur engagé jusqu'à la fin du siècle

Clément continue à écrire et à militer durant les dernières décennies du XIXᵉ siècle. Son œuvre comprend de nombreuses chansons et publications, dont la BnF conserve un nombre important d'exemplaires. Le catalogue de la Bibliothèque nationale recense plusieurs centaines de documents liés à son activité d'auteur et de chansonnier.

Son engagement lui vaut encore des démêlés avec les autorités. En 1891, alors qu'il est délégué du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire dans les Ardennes, il est arrêté à la suite d'une manifestation du 1ᵉʳ mai et condamné en première instance à deux ans de prison et cinq ans d'interdiction de séjour ; en appel, la peine est ramenée à deux mois de prison.

Ces épisodes illustrent la continuité de son engagement : Clément ne considère pas la Commune comme un simple événement du passé, mais comme une étape d'une lutte sociale plus vaste.

"Hommes libres nous voulons être, 

Mais il nous faut l’Égalité.

Nous voulons la Fraternité, 

Mais il ne faut ni Dieu ni Maître.

Moins de phrases et plus de pain,

Et, surtout, moins de politiques, 

Car nous disons qu'en République

On ne doit pas mourir de faim."

(J.-B. Clément, Liberté, Égalité, Fraternité)

Une postérité exceptionnelle

Jean-Baptiste Clément meurt d'une occlusion intestinale à Paris le 23 février 1903, à l'âge de 66 ans.

Sa postérité est toutefois loin de s'éteindre avec lui. Parmi ses nombreuses productions, Le Temps des cerises connaît une destinée exceptionnelle. La chanson est progressivement détachée de son contexte amoureux initial pour devenir l'un des grands symboles poétiques de la Commune de Paris

Son œuvre la plus célèbre, Le Temps des cerises, résume paradoxalement cette destinée. Écrite avant la Commune, elle est devenue l'un de ses symboles les plus durables. Quant à La Semaine sanglante, directement inspirée par les combats de 1871, elle témoigne de la violence de l'expérience vécue par Clément et par les communards.

Plus d'un siècle après sa mort, le nom de Jean-Baptiste Clément demeure ainsi indissociable de deux histoires : celle de la chanson populaire française et celle du mouvement ouvrier et révolutionnaire. Sa trajectoire montre comment une œuvre artistique peut, avec le temps, dépasser les intentions initiales de son auteur pour devenir un véritable objet de mémoire collective. 

Entre quatre et cinq mille personnes assistent à son inhumation au Père Lachaise, le 25 février 1903.

"Je terminerai en disant que le peuple n'a cessé jusqu'à ce jour de chanter les chansons qui ont été faites pour tout le monde, et qu'il est temps enfin qu'il ne chante plus que les chansons qui ont été faites pour lui" (J.-B. Clément, Chansons, Paris, Georges Robert et Cie., 1885)

 

Ouvrages de Jean-Baptiste Clément disponibles à la Librairie Hic Sunt Dracones

 

Librairie Hic Sunt Dracones

Livres anciens et d'occasion

Back to blog

Leave a comment

Please note, comments need to be approved before they are published.