La publication de De l’Esprit d’Helvétius : un séisme intellectuel dans la France du XVIIIᵉ siècle
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Lorsque De l’Esprit paraît à Paris en 1758, son auteur, Claude-Adrien Helvétius, ne se doute probablement pas qu’il vient de déclencher l’une des plus violentes polémiques intellectuelles du siècle des Lumières. Ainsi qu'une des affaires les plus emblématiques des limites de la censure au milieu du XVIIIe siècle.
Helvétius : un philosophe des lumières
Claude Adrien Helvétius (1715–1771) naît à Paris, dans une famille de médecins attachés à la Cour. Il fait une brillante carrière administrative comme fermier général, ce qui lui assure une certaine aisance financière. Très tôt attiré par la philosophie, il fréquente les cercles intellectuels parisiens et s’inscrit dans le sillage de Locke et de Condillac, tout en développant une réflexion originale sur la nature humaine.
Helvétius défend l’idée que les actions humaines sont guidées par la recherche du plaisir et l’évitement de la douleur, et que les différences entre les individus tiennent moins à des dons naturels qu’à l’éducation et aux institutions sociales. Ces thèses, à la fois audacieuses et provocantes pour son époque, culminent avec la publication de De l’Esprit en 1758.

Un livre qui fâche...
Dès la parution de l'ouvrage, les observateurs de la librairie pressentent le scandale. La notice du Journal de l'inspecteur de la librairie Joseph d'Hémery indique (27 juillet 1757) :
« De l'Esprit. Volume in 4°, imprimé par Durant avec privilège. […] C'est un ouvrage qui fera sûrement du bruit par ce qu'il contient des choses hardies sur la religion, qu'il est étonnant que M. Tercier qui en a été le censeur aie laissé passé. M. de Malesherbes [directeur de la Librairie] en a même été si étonné lui-même, qu'il a engagé l'auteur à faire quelques contours aux endroits les plus forts. »
Bien que De l'Esprit ne soit pas à proprement parler le livre le plus subversif de sont temps, on y trouve clairement formulées des thèses sur le matérialisme, une analyse de l'intérêt vu comme étant l'unique fondement de la morale, une dénonciation de certaines pratiques religieuses et surtout une apologie des principes républicains. Il définit la morale comme une forme de « physique expérimentale », réglée par des exigences variables et relatives, et non pas comme un ensemble de commandements universels fondés sur l'enseignement de l’église.
Portant atteinte à la fois aux maximes monarchiques et à l’Église, De l'Esprit contrevient donc aux grands interdits fixés par les règlements.
La Responsabilité des censeurs
Malgré toutes les raisons qui auraient du rendre sa parution impossible, l'ouvrage paraît donc de manière légale. Son censeur, Jean-Pierre Tercier (1704-1767), secrétaire d'ambassade ayant concouru à l'évasion du roi de Pologne pendant le siège de Dantzig, est membre de l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres depuis 1747. Après avoir été secrétaire de la délégation française lors du congrès d'Aix la Chapelle, il avait été nommé premier commis des affaires étrangères en 1749, en récompense des services rendus à Stanislas Leszczynski. Il s'agit donc d'un homme considéré à la Cour, érudit et savant... Malgré une apparente tendance à trop hâter certaines de ses tâches. Dans une lettre à Choiseul, Bernis dit de lui :
« Tercier travaille vite ; il faut revoir son travail, mais il est docile ; en général cela est bien monté et fort tranquille. »
Les irrégularités d'un système
Tercier approuve le livre d'Hélvétius le 27 mars 1758 (le privilège est daté du 12 mai 1758). Première irrégularité dans le système de la censure préalable : le censeur n'a eu accès au manuscrit que sous forme de cahiers qui lui furent remis successivement, parfois dans le désordre, lui interdisant de former une vue d'ensemble de l'ouvrage et de ses principes.
L'édition est prête en 1758, et Helvétius commence à distribuer quelques exemplaires à ses amis. Le bruit arrive vite aux oreilles du directeur de la Librairie Malesherbes, par l'intermédiaire de l'inspecteur Salley (lequel demande à son supérieur de ne pas ébruiter que c'est lui qui a dénoncé le livre d'Helvétius, de crainte de perdre le crédit dont il dispose auprès de l'imprimeur Durand, qui en a assuré l'impression).
Autre irrégularité pointée par cette histoire : alors qu'en théorie, afin d'éviter toute collusion, le nom du censeur choisi pour tel ou tel livre n'est connu de personne, hormis le bureau de la Librairie, Helvétius, par un jeu complexe de circonstances, obtint de Malesherbes qu'il nomme Tercier (qu'il savait favorable aux philosophes) comme censeur de son ouvrage. Mal lui en prit, à lui, autant qu'au malheureux Tercier.
Conscient des dangers contenus dans ce livre, Malesherbes fait imprimer des cartons pour adoucir les passages les plus répréhensibles, et le soumet en secret (même Tercier l'ignore) à l’examen d'un second censeur, l'abbé Jean-Jacques Barthélémy (1716-1795). Le livre est finalement mis sur le marché le 16 juillet.
Condamnations en série et jeux de pouvoir
Le scandale est immédiat. Les condamnations tombent très vite. Le 10 août 1758, un arrêt du Conseil du roi révoque le privilège. Le 22 novembre, il est condamné par un mandement de l'archevêque de Paris. Le 31 janvier 1759, il subit la condamnation du Pape Clément XIII qui le place à l'inde des livres interdits. Le 6 février, un arrêt du parlement de Paris le condamne à être lacéré et brûlé par la main du bourreau, et interdit son impression et ainsi que sa vente. En mai, la Sorbonne fait paraître un acte de censure.
En théorie, le censeur n'a de comptes à rendre qu'au directeur de la Librairie (dont il tient sa mission). Mais « l'affaire Tercier » permet au Parlement de tenter de recouvrer une partie des prérogatives en matière de librairie qui étaient autrefois les siennes. Malesherbes craint que le Parlement ne profite de l'affaire pour s’immiscer dans celles du bureau de la librairie, et d'en faire une jurisprudence lui permettant d'intervenir dans la condamnation des censeurs royaux. En septembre 1758, le Parlement pousse Helvétius à se rétracter publiquement.
Rédigée dès le 30 août par Hélvétius, la rétractation est commandée par Jean-Omer Joly De Fleury (avocat au Parlement de Paris et vif opposant des philosophes) et « distribuée publiquement par ordre des magistrats ». Il s'agit de montrer publiquement que le Parlement a juridiction en matière de censure répressive. Indice significatif des tensions entre le Parlement et le bureau de la librairie : ce dernier n'a pourvu cette publication que d'une simple permission tacite...
Une affaire emblématique
Désireux d'éteindre l'incendie, Malesherbes prend des mesures pour suspendre les ventes du livre dans l'ensemble du royaume. Et est contraint de désavouer Tercier, en le rayant de la liste des censeurs royaux en décembre 1758.
Helvétius se souviendra longtemps de cette affaire, au point de faire de sorte que son second livre important, De l'Homme, ne paraisse qu'après sa mort, en 1771. Quant à Tercier, sa carrière détruite, il ne jouerai plus qu'un rôle occulte, chargé de superviser les différents bureaux du chiffre des Affaires Étrangères, en liaison avec le service Secret du Roi.
Événement éditorial pointant les limites de la censure préalable, autant que celles de la censure punitive (ironiquement, cette censure contribua largement à la notoriété du livre), cette affaire porte également quelque lumière sur séparation des pouvoirs relatifs aux affaires de la librairie à l'intérieur de l’État monarchique : un enjeu tiraillé entre le bureau de la Librairie et le Parlement.
Placé au centre des tensions de son temps, le bureau de la Libraire connaîtra d'autres turpitudes. L'affaire du De l'Esprit en fut une, de belle taille. La parution du septième volume de l'Encyclopédie (son fameux article sur Genève, en particulier les deux pages consacrées à la religion et aux pasteurs) en fut une autre. Que nous raconterons peut-être un jour !
Titres d'Helvétius disponibles à la librairie Hic Sunt Dracones